1 Le déserteur , Boris Vian, 1953

Monsieur le Président

Je vous fais une lettre

Que vous lirez peut-être

Si vous avez le temps

 

Je viens de recevoir

 Mes papiers militaires

 Pour partir à la guerre

 Avant mercredi soir

 

Monsieur le Président

Je ne veux pas la faire

Je ne suis pas sur terre

Pour tuer des pauvres gens

 

C'est pas pour vous fâcher

II faut que je vous dise

Ma décision est prise

Je m'en vais déserter.

 

Depuis que je suis né

J'ai vu mourir mon père

J'ai vu partir mes frères

 Et pleurer mes enfants

 

Ma mère a tant souffert

Qu'elle est dedans sa tombe

Et se moque des bombes

Et se moque des vers

 

Quand j'étais prisonnier

On m'a volé ma femme

On m'a volé mon âme

Et tout mon cher passé

 

Demain de bon matin

Je fermerai ma porte

Au nez des années mortes

J'irai sur les chemins

 

Je mendierai ma vie

Sur les routes de France

De Bretagne en Provence

Et je dirai aux gens

 

Refusez d'obéir

Refusez de la faire

N'allez pas à la guerre

Refusez de partir

 

S'il faut donner son sang

Allez donner le vôtre

Vous êtes bon apôtre

Monsieur le Président

 

Si vous me poursuivez

Prévenez vos gendarmes

Que je n'aurai pas d'armes

Et qu'ils pourront tirer

 

Nous avons lu ce poème et nous en avons parlé en groupe de parole et d'écoute. Mais avant d'en discuter, chaque groupe devait réfléchir à ce poème à partir de ce petit questionnaire. 

 

 

Temps 1

 

               Écriture individuelle sous forme de notes:

 

Réactions de lecteur: ce que j'ai pensé du texte

 

Sens , description et analyse de l'écrit:

               type du texte, locuteur, destinataire,

               versification, vocabulaire , progression

                etc.

Temps 2

            Groupe de parole / groupe d'écoute.

 

Le groupe de parole confronte sa/ses lectures du texte.
Le groupe d'écoute prend des notes sur ce qui est dit, et prend en notes les commentaires à rajouter ensuite.

 


A partir des notes prises, nous avons complété une explication de textes rédigée par un professeur et publiée dans une revue de professeurs.
Cette activité prépare à la seconde.

Éléments d'explication du déserteur de Boris Vian

 

« Le Déserteur » de Boris Vian est, à bien des égards, un texte emblématique de la poésie française engagée. Cette chanson populaire, publiée en 1955 dans le douloureux contexte de la guerre d'Algérie, constitue d'abord un authentique chant de protestation. Elle est aussi le symbole de la liberté d'expression en butte à la censure et aux carcans de l'ordre établi.

 

La situation d'énonciation.

 

Ce poème, conçu dans le climat de contestation larvée qui suivit le déclenchement de la guerre d'Algérie, se présente comme la prise de parole d'un jeune homme insoumis. L'énonciateur, qui s'exprime à la première personne, affirme

                                                                                                              

                                                 

Le refus de « Partir à la guerre » est motivé par des raisons idéologiques et personnelles.

 

                                                                                                              

                                                 

 

 

• Les destinataires.

 

Le poème de Boris Vian tire une partie de sa charge émotionnelle de la simplicité avec laquelle « le déserteur » s'adresse au plus haut responsable de l'État.

 

 

                                                                                                              

                                                 

 

  Il renonce au respect emphatique qui sied à un destinataire de cette envergure.

Un lecteur attentif aura sans doute remarqué que la dixième strophe du poème manifeste un changement de destinataire .

 

                                                                                                              

                                                 

 

. S'affirme alors clairement la visée du discours : avec « Le Déserteur », Boris Vian affirme moins sa volonté de refuser que celle d'amener autrui à le faire.

 

• Un poème "simple"

 

Cet appel à la conscience du destinataire est d'autant plus marquant que le texte se présente sous la forme

 

                                                                                                              

                                                 

 

La simplicité du langage poétique,

 

                                                                                                              

                                                 

 

 

 

1)      Ce texte troué constitue une explication du poème de Boris Vian. Elle é été écrite par un professeur.  Grâce aux notes prises pendant la prise de parole, complétez  son analyse.

2)      Trouvez des titres aux trois différentes parties.

3)      Essayez de faire une fiche sur les démarches attendues par l'enseignant sur ce poème.

   

 

 

Écriture et argumentation.

 

Ce poème, on s'en doute, n'a pas plu à tout le monde. Un certain Monsieur Faber, conseiller municipal, s'est élevé, dans un journal, contre Boris Vian.

 Voici un extrait de la lettre ouverte que le poète à écrite en réponse à ces attaques. Les passages en couleur, sont les principaux arguments que nous avons pu repérer dans ce texte

 

 

De deux choses l'une : ancien combattant, vous battiez-vous pour la paix ou pour le plaisir? Si vous vous battiez pour la paix, ce que j'ose espérer, ne tombez pas sur quelqu'un qui est du même bord que vous, et répondez à la question suivante: si l'on n'attaque pas la guerre pendant la paix, quand aura-t-on le droit de l'attaquer?

 Ou alors, vous aimiez la guerre , et vous vous battiez pour le plaisir?

 C'est une supposition que je ne permettrai pas même de faire: car, pour ma part, je ne suis pas du type agressif. Ainsi cette chanson qui combat ce contre quoi vous avez combattu, ne tentez pas, en jouant sur les mots, de la faire passer pour ce qu'elle n'est pas: ce n'est pas de bonne guerre.

 

Car il y a de bonnes guerres et de mauvaises guerres —encore que le rapprochement de «bonne» et de «guerre» soit de nature à me choquer, moi et bien d'autres, de prime abord— comme la chanson a pu vous choquer de prime abord.

 Appellerez-vous une bonne guerre celle que l'on a tenté de faire mener aux soldats français en 1940? Mal armés, mal guidés, mal informés, n'ayant souvent pour toute défense qu'un fusil dans lequel n'entraient même pas les cartouches qu'on leur donnait, les soldats de 1940 ont donné au monde une leçon d'intelligence en refusant le combat; ceux qui étaient en mesure de le faire se sont battus —et fort bien battus; mais le beau geste qui consiste à se faire tuer pour rien n'est plus de mise alors qu'aujourd'hui on tue mécaniquement et à grande échelle.

 

D'ailleurs mourir pour la patrie, c'est fort bien; encore faut-il ne pas mourir tous —car où sera la patrie? Ce n'est pas la terre —ce sont les gens, la patrie. Ce ne sont pas les soldats : ce sont les civils que l'on est censé défendre— et les soldats n'ont rien de plus pressé que de redevenir civils, car cela signifie que la guerre est terminée.

 

Au reste, si cette chanson peut paraître indirectement viser une certaine catégorie de gens, ce ne sont à coup sûr pas les civils; les anciens combattants seraient-ils des militaires?

 

 Et voudriez-vous m'expliquer ce que vous entendez, vous, par ancien combattant?

«homme qui regrette d'avoir été obligé d'en venir aux armes pour se défendre»

ou «homme qui regrette le temps où l'on combattait »?

Si c'est « homme qui a fait ses preuves de combattant», cela prend une nuance agressive.

Si c'est «homme qui a gagné une guerre», c'est un peu vaniteux.

Croyez-moi... «ancien combattant», c'est un mot dangereux; on ne devrait pas se vanter d'avoir fait la guerre, on devrait le regretter— un ancien combattant est mieux placé que quiconque pour haïr la guerre. Presque tous les vrais déserteurs sont des «anciens combattants» qui n'ont pas eu la force d'aller jusqu'à la fin du combat. Et qui leur jettera la pierre? Non... si ma chanson peut déplaire, ce n'est pas à un ancien combattant, cher monsieur Faber. Cela ne peut être qu'à une certaine catégorie de militaires de carrière; jusqu'à nouvel ordre, je considère l'ancien combattant comme un civil heureux de l'être. [...]

 

Non, monsieur Faber, ne cherchez pas l'insulte où elle n'est pas et si vous la trouvez, sachez que c'est vous qui l'y aurez mise. Je dis clairement ce que je veux dire; et jamais je n'ai eu le désir d'insulter les anciens combattants des deux guerres, les résistants, parmi lesquels je compte bien des amis, et les morts de la guerre — parmi lesquels j'en comptais bien d'autres. Lorsque j'insulte (et cela ne m'arrive guère) je le fais franchement, croyez-moi. Jamais je n'insulterai des hommes comme moi, des civils, que l'on a revêtus d'un uniforme pour pouvoir les tuer comme de simples objets, en leur bourrant le crâne de mots d'ordre vides et de prétextes fallacieux. Se battre sans savoir pourquoi l'on se bat est le fait d'un imbécile et non celui d'un héros; le héros c'est celui qui accepte la mort lorsqu'il sait qu'elle sera utile aux valeurs qu'il défend. Le déserteur de ma chanson n'est qu'un homme qui ne sait pas; et qui le lui explique ? Je ne sais de quelle guerre vous êtes ancien combattant — mais si vous avez fait la première, reconnaissez que vous étiez plus doué pour la guerre que pour la paix; ceux qui, comme moi, ont eu 20 ans en 1940 ont reçu un drôle de cadeau d'anniversaire. Je ne fais pas partie des braves ; ajourné à la suite d'une maladie de cœur, je ne me suis pas battu. Je n'ai pas été déporté, je n'ai pas collaboré— je suis resté, quatre ans durant, un imbécile sous-alimenté parmi tant d'autres— un qui ne comprenait pas parce que pour comprendre il faut qu'on vous explique.

J'ai trente-quatre ans aujourd'hui, et je vous le dis : s'il s'agit de défendre ceux que j'aime, je veux bien me battre tout de suite. S'il s'agit de tomber au hasard d'un combat ignoble sous la gelée de napalm, pion obscur dans une mêlée guidée par des intérêts politiques, je refuse et je prends le maquis. Je ferai ma guerre à moi. Le pays entier s'est élevé contre la guerre d'Indochine lorsqu'il a fini par savoir ce qu'il en était, et les jeunes qui se sont fait tuer là-bas parce qu'ils croyaient servir à quelque chose—on le leur avait dit— je ne les insulte pas, je les pleure; parmi eux se trouvaient, qui sait, de grands peintres— de grands musiciens  et à coup sûr, d'honnêtes gens.

 

 

 

Nous avons imaginé , pour travailler sur l'argumentation et la lettre, le texte du conseiller municipal. " C'est assez drôle de se mettre dans la peau d'un homme dont on ne partage pas les idées. On a très envie de le rendre ridicule.."

Pour ce faire,  nous avons d'abord "inventé" la vie, le caractère, les habitudes de ce conseiller municipal.

Voici un exemple de ce travail de préparation.

 

famillefaber.jpg (213359 octets)

 

Après cette recherche, nous avons donc écrit les lettres. Voicii un exemple de la lettre que l'un d'entre nous a composée.

 

Monsieur Paul FABER                                                            Paris, le 19 mai 1955                

Conseiller Municipal de la Ville de Paris                                                                                                    

                                                                                            

                                                                                            

                                                                     A Monsieur Boris VIAN             

                                                                                                                                            

                                                                                            

                     Monsieur,                                                           

                                                                                            

                     A mon grand regret, je vous annonce la censure de votre texte "Le Déserteur," adapté en chanson par Monsieur MOULOUDJI.                                                

                                                                                            

                     Ce n'est pas la jolie mélodie qui l'accompagne, ni le timbre de voix de son    

interprète qui m'amènent à cette douloureuse décision, mais les propos offensants qui y sont tenus.

                                                                                            

                     Je suis indigné par votre arrogance et votre impertinence à l'égard de notre Gouvernement. Notre bien-aimé Président, cet homme valeureux, a dignement servi sa Patrie lors de la Grande Guerre. Il est de fait,  entré dans l'Histoire de la France . Lui seul a su comprendre ses compatriotes.  Ainsi, ne mérite-t-il pas votre ironie malsaine en guise de reconnaissance, même en  version poétique que j'imagine, vous qualifierez d'idéaliste.                             

                                                                                            

                     Tout comme notre Cher Président, je fais partie des Anciens Combattants ; j'ai servi mon pays avec bravoure et courage, au péril de ma vie. Je n'ai jamais fléchi à mon devoir de soldat. Votre incitation à la désertion me paraît donc  une grave insulte !                        

                                                                                            

                     Insulte comme je l'ai dit, à notre Président, mais aussi à la Patrie, aux Anciens        

Combattants  et à tous ceux qui sont tombés pour la France. Tous ceux qui , pour ne dire que quelques mots, sont  tombés pour notre Liberté!

                                                                                                        

                     Et pensez bien, Monsieur le Poète, que déserter est un sacrilège, déserter est même l'acte ultime de trahison envers son pays. En cas de guerre, son auteur serait immédiatement  passé par les armes.

Songez-y, Monsieur le Fantasque!                                                                                                                                              

                     Pour faire une bonne guerre, il faut que nos garçons soient motivés par leurs familles, leurs amis, leur Gouvernement, leurs Généraux, enfin par la Nation : leur Mère !              

Que la France entière soit en cœur avec ses enfants!                                                                                                                                            

                     Sachez que l'on ne fait pas la guerre à coups de quatrains ! C'est toute une stratégie!

Dites-vous bien que notre objectif premier n'est certainement pas d'envoyer nos soldats à la

mort. Il faut réfléchir, élaborer des plans, énumérer les nombreuses possibilités d'attaques, mais aussi des plans de défense et d'offensive qui mènent à la Victoire.                                                           

                     Nous songeons bien sûr, avec fierté, à ces braves, nos braves ,qui se battent pour  l'honneur des Français et qui défendent notre territoire avec force et courage. Hélas pour certains, ce beau combat conduit au sacrifice.                                                          

                                                                                            

                     Nous commémorons d'ailleurs nos chers disparus et compatissons à la peine des mères, des veuves, des orphelins.                                                      

                                                                       

                     Mais libre à vous de nous proposer vos suggestions, si toutefois vous pensez          

qu'elles permettent de faire une guerre sans pertes humaines. Vos utopiques idées paraissent bien belles en théorie… mais, le seraient-elles en pratique ? Imaginez le monde si les armées n'étaient composées que de vos déserteurs…    

                                                                                            

                     Non, Monsieur le Rêveur, Non ! Ce serait l'ANARCHIE ! 

                                      

                     Je ne salue pas votre bravoure.                                               

                                                                                            

                                                                     Paul FABER       

                                                                                           

                                                                                            

NB : Etant moi-même poète à mes heures, je me suis permis de revisiter vos vers et             

        d'en faire un hymne patriotique, dédié à nos braves soldats.                                                 

                                                                                            

                                                                                            

     Monsieur le Président,          Ma Patrie est en guerre      S'il faut donner son sang

     Je vous fais une lettre            Je suis son défenseur       Allons donner le notre

     Que vous lirez peut-être         Je vais d'un pas rageur      Nous sommes vos apôtres                

     Si vous avez le temps            Battre nos adversaires      Monsieur le Président

                                                                                            

     Je viens de recevoir              Si je suis prisonnier           Préparez vos armées            

     Mes papiers militaires          Mon cœur restera fier         Ennemis de la France

     Pour partir à la guerre           Et fidèle à ma Terre           Soyons la Providence  

     Avant mercredi soir              A tout mon cher passé       Soyons prêts à tirer !

                                                                                            

     Monsieur le Président              Demain, mes compagnons                                        

     C'est un honneur sur terre        Ne craignons pas la mort                                                       

     De défendre ma Terre              Ne formons qu'un seul corps                                               

     Et de sauver les gens              Au sein du peloton                                                            

                                                                                            

    Je suis un bon Français            Joignant mon régiment                               

   Un très bon patriote                   Sur les routes de France                                                        

   Je marche tête haute                 De Bretagne en Provence                                                       

     Je ne peux déserter                 Je parlerai aux gens :                                                              

                                                                                            

     Depuis que je suis né              Défendons le pays                                               

     J'ai vu lutter mon père              Suivons le bel exemple                             

     Et résister mes frères              Des Anciens Combattants                                    

     Ma mère est Liberté                 Qui sont tombés aussi                                                               

                                                                                            

 

 

3 La concession dans l'argumentation.

 

Nous avons travaillé à partir d'un autre texte écrit par l'un d'entre nous. En effet, nous avons remarqué que pour rendre une argumentation efficace, il faut que le locuteur accorde quelques " concessions" à son contradicteur. C'est Pour cela que nous avons analysé grammaticalement le texte suivant.

 

M Boris Vian.

Vous me faites honte! Comment osez-vous vous adresser de cette manière à Monsieur le Président de la République? Pour un peu, vous le tutoieriez!  De quel droit critiquez-vous le plus haut dignitaire de l'état?

S'il n'avait pas mené cette guerre, certes  atroce,  j'en conviens, vous n'auriez même pas imaginé écrire ce poème. Vous n'auriez pas pu utiliser cette liberté que nous avons durement gagnée. Hitler serait président et vous n'auriez rien à dire!

Vous me faites honte ainsi qu'à tous mes camarades soldats. Comment osez vous dénigrer leur courage et leur engagement? Bien sûr , la guerre tue des innocents, mais pour sauver d'autres innocents de la barbarie, nous avons dû éliminer ceux qui niaient notre peuple. Nous sommes allés jusqu'au bout et nous en tirons fierté et honneur.

Vous vous élevez contre la guerre au nom de la famille. Même si la famille est importante , j'ai moi-même huit enfants, elle ne peut s'épanouir que dans une patrie libre et apaisée. Dans votre poème, votre déserteur a tout perdu: c'est le drame de toute guerre. Il ne doit pas  pour autant renoncer à se battre. Il doit lutter pour offrir à ses proches le droit de vivre heureux. Déserter est un acte impardonnable, lâche et égoïste.

Votre poème incite les gens à déserter: c'est là un scandale absolu et terriblement dangereux. Vous invitez  vos lecteurs à se retourner contre l'intérêt commun. Vous ne mesurez ni la portée de vos paroles ni la  colère de ceux qui vous écoutent et qui souffrent encore des blessures qu'ils ont reçues. Vous êtes un être pervers et vous ignorez le sens de l'histoire. Votre personnage dit avoir perdu son âme: vous le lui avez ôtée. Il ne lui reste plus de dignité. Il n'est rien et vous non plus.

Je ne vous salue pas.

 

1 Quels sont les arguments que le locuteur concède à Boris Vian. Soulignez les passages. Par quels mots ces concessions sont-elles annoncées.

2 Comment est organisée cette lettre?

3 Quelles sont les techniques littéraires que les auteurs utilisent pour essayer de convaincre le lecteur?

4 Comment fait-on pour "répondre" à une argumentation dans une lettre?

 

 

4 Autres poèmes de révolte

 

Et pour terminer, quatre poèmes qui dénoncent à la fois les militaires et les horreurs de la guerre.

 

Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Rimbaud Octobre 1870.

 

 

Pater Noster

Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l'Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son Océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-même d'être de telles merveilles
Et qui n'osent se l'avouer
Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Aves leur tortionnaires
Avec les maître de ce monde
Les maître avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons

Prévert

 

BARBARA

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t'ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N'oublie pas
Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N'oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l'arsenal
Sur le bateau d'Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abîmé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert  Paroles

 

Le Déserteur   

(Renaud Séchan a écrit ici une adaptation du poème de Boris Vian . Il l'actualise en le situant dans les années 1980. .. Mais depuis l'an 2000, le service militaire obligatoire a été aboli. Les chansons ont une histoire...)

 

Monsieur le président
Je vous fais une bafouille
Que vous lirez sûrement
Si vous avez des couilles
Je viens de recevoir
Un coup d' fil de mes vieux
Pour m' prévenir qu' les gendarmes
S'étaient pointés chez eux
J'ose pas imaginer
C' que leur a dit mon père
Lui, les flics, les curés
Et pis les militaires
Les a vraiment dans l' nez
P't-être encore plus que moi
Dès qu'il peut en bouffer
L' vieil anar' y s' gêne pas
L' vieil anar' y s' gêne pas

Alors y parait qu'on m' cherche
Qu' la France a besoin d' moi
C'est con, j' suis en Ardèche
Y fait beau, tu crois pas
J' suis là avec des potes
Des écolos marrants
On a une vieille bicoque
On la retape tranquillement
On fait pousser des chèvres
On fabrique des bijoux
On peut pas dire qu'on s' crève
L' travail, c'est pas pour nous
On a des plantations
Pas énormes, trois hectares
D'une herbe qui rend moins con
Non, c'est pas du Ricard
Non, c'est pas du Ricard 

Monsieur le président
Je suis un déserteur
De ton armée de glands
De ton troupeau d' branleurs
Ils auront pas ma peau
Toucheront pas à mes cheveux
J' saluerai pas l' drapeau
J' marcherai pas comme les boeufs
J'irai pas en Allemagne
Faire le con pendant douze mois
Dans une caserne infâme
Avec des plus cons qu' moi
J'aime pas recevoir des ordres
J'aime pas me lever tôt
J'aime pas étrangler le borgne
Plus souvent qu'il ne faut
Plus souvent qu'il ne faut 

 

Puis surtout c' qui m' déplaît
C'est que j'aime pas la guerre
Et qui c'est qui la fait
Ben c'est les militaires
Ils sont nuls, ils sont moches
Et pis ils sont teigneux
Maintenant j' vais t' dire pourquoi
J' veux jamais être comme eux
Quand les Russes, les Ricains
Feront péter la planète
Moi, j'aurais l'air malin
Avec ma bicyclette
Mon pantalon trop court
Mon fusil, mon calot
Ma ration d' topinambours
Et ma ligne Maginot
Et ma ligne Maginot

Alors me gonfle pas
Ni moi, ni tous mes potes
Je serai jamais soldat
J'aime pas les bruits de bottes
T'as plus qu'a pas t'en faire
Et construire tranquilos
Tes centrales nucléaire
Tes sous-marins craignos
Mais va pas t'imaginer
Monsieur le président
Que j' suis manipulé
Par les rouges ou les blancs
Je n' suis qu'un militant
Du parti des oiseaux
Des baleines, des enfants
De la terre et de l'eau
De la terre et de l'eau

Monsieur le président
Pour finir ma bafouille
J' voulais t' dire simplement
Ce soir on fait des nouilles
A la ferme c'est l' panard
Si tu veux, viens bouffer
On fumera un pétard
Et on pourra causer
On fumera un pétard
Et on pourra causer 

 

 

 

 

 

 

Victor Hugo
Le chant des partisans
Le déserteur et autres poèmes de révolte
anthologie de préfaces
Anthologie de poèmes